Un pic vert module son « kiak » sonore dans le ciel nuageux. Sur leurs terrasses, les gens de Velotte s’activent, à bas bruit, en ce samedi matin hivernal.
Marie m’a donné rendez-vous devant le banc bleu de l’école Henri Fertet, impasse des Echenoz de Velotte. J’ai un peu d’avance, et je les vois approcher, chaussés de bottes, elle et son fils.
Marie me tend des planches plastifiées que l’on s’échange de main en main. Des espèces protégées y sont identifiées : torcol fourmilier, azuré du serpolet, pic cendré… Ces individus vivent une partie de l’année ici, au sein d’un espace reconnu comme « ZNIEFF », pour Zone Naturelle d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique.
À l’intérieur de la ZNIEFF, qui couvre une bonne partie de la colline de Chaudanne, Marie souhaite me faire découvrir un lopin de 3 hectares menacé par la pression foncière.
3 hectares de « réserve foncière » menacés

Un entrelacs de ronces marque l’entrée de la parcelle. Plusieurs sentes s’échappent dans les broussailles vers des murs en pierre sèche, traces de l’exploitation vigneronne de ces coteaux ensoleillés. Les épines s’accrochent d’abord aux vêtements, puis la voie s’ouvre sur un petit chemin d’où l’on voit, depuis l’autre versant du Doubs, des voitures monter et descendre la voie des Mercureaux.

Marie est fondatrice et présidente de l’association « les Amis de la colline de Chaudanne », un regroupement de citoyens réunis depuis 2022-2023 en opposition à un risque d’urbanisation. Le défrichement brutal du site, en période de nidification, par l’aménageur Néolia, a agit comme un catalyseur, raconte Marie. « Le promoteur a déposé deux projets successifs envisageant la construction de 150 puis 100 logements, heureusement refusés par le service d’urbanisme… ». Cela aurait signé l’artificialisation du lieu, et la disparition d’un espace naturel chéri par les riverains.
« Il y a plein d’autres espaces à réhabiliter tout proches, pourquoi bétonner ces trois hectares d’intérêt écologique ? », s’est inquiétée et s’inquiète encore Marie.
Elle explique que l’action conjointe de plusieurs associations a permis, fin 2024, de protéger momentanément ces trois hectares, en les classant « zone naturelle » inconstructible dans le Plan Local d’Urbanisme (PLU), « au grand dam de certains élu·s ».
Le PLUi (Plan Local d’Urbanisme Intercommunal) de Grand Besançon Métropole, en cours d’approbation (à date de la rédaction de l’article, soit en mars 2026), prévoit de maintenir cette parcelle en zone naturelle (N), mais tout peut être défait.
En effet, si une ZNIEFF signale la présence d’espèces protégées, elle ne les protège pas juridiquement. Seul le PLUi détermine si telle parcelle doit rester « à urbaniser » ou devenir « zone naturelle » inconstructible.

Néolia demeure propriétaire de ces hectares, et donc décideur. Une piste étudiée par l’association pour protéger la zone à plus long terme serait de convaincre les élu⸱es d’en faire une ORE (Obligation Réelle Environnementale), un outil juridique qui fixe par contrat une obligation de protection environnementale du terrain pour 99 ans. Une autre option serait d’acheter directement la terre, par exemple via l’initiative d’une structure comme le conservatoire d’espaces naturels de Franche‑Comté, reconnu pour son savoir-faire dans la conservation d’habitats rares.
C’est en effet difficile d’imaginer la disparition de ce coin de verdure. Les jeunes ronces témoignent d’une pelouse sèche qui s’est refermée récemment. Des bêtes devaient y pâturer il y a quelques générations encore, à l’ère agropastorale. « Cela pourrait être entretenu et devenir un parcours de promenade ouvert au public. »
Lieu magique ancestral
Mais, au-delà de cette lutte, ce qui guide Marie est dissimulé. Il convient de se pencher, de s’agenouiller dans les talus friables, et les traces d’une vie antérieure, très lointaine, se révèlent alors sur des fragments de pierre.
Des bivalves et des algues enfouis dans les fonds marins, il y a des millions d’années, se dessinent en relief. L’humain préhistorique en façonnait des pendentifs ou des colliers.

Plus loin, avançons, « une contre-empreinte d’ammonites » est le témoin de l’océan qui recouvrait la région. Quelques mètres encore, d’autres formes : « Ceux-là, je ne les connais qu’en anglais : barnacles. »
Au fond, un bosquet de feuillus émerge de ruines , « un hamac tendu » y est accroché à la belle saison, où des jeunes humains viennent se suspendre et profiter de l’ombre.
Un peu plus bas, sur le coteau, on longe une forêt plus dense, « avec des troncs argentés féériques ».
« J’ai vu des lucioles, une fois », glisse Marie.
Cohabitation avec les non humains
Chevreuils et chamois vivent aussi là, et la frontière de la ZNIEFF ne leur est pas familière.
J’interroge Marie sur des anecdotes de rencontres dans son jardin.
Un chamois est venu explorer son appentis.
Un chevreuil et un chamois voisins se régalent des pousses d’arbres que Marie tente désespérément de protéger. « Ils sont chez eux. » Les framboises sont convoitées par martres et loirs, « heureux de ces refuges forestiers en ZNIEFF ».
La cohabitation n’est pas simple parfois, et ses arbres fruitiers en souffrent.
Nous sommes plus adroits, en sens inverse, pour esquiver les buissons épineux. Nous marchons une heure dans Chaudanne, nous parlons de l’attachement à des lieux, de Tolkien, « de la beauté du vivant, face à la prédation de l’argent », et je finis par quitter Marie et son fils à notre point de départ, près du banc bleu.

Sur mon chemin de retour, je suis tombé nez à nez avec un renard, aussi surpris que moi, qui m’a dévisagé une poignée de secondes, figé sur un pierrier, avant de détaler à contresens.
En partage
Quelques pistes pour aller plus loin : Marie m’a partagé cet article passionnant sur le deuil écologique. En voici quelques extraits.
Persuadée qu’elles avaient été anéanties, je m’attendais à un « printemps silencieux ». Leur chant me relie au territoire car il signale que j’arrive « chez nous ».
Est-ce que d’autres personnes se sentent autant dévastées et impuissantes face à ces terres déchues de leur droit d’exister ?
En effet, au sein des sociétés occidentales, où les violences envers les êtres non – humains sont normalisées, les deuils écologiques demeurent plus souvent invisibilisés (Wharldall, 2024). L’incapacité de dire, voire d’en parler, créé un vide qui résonne maintenant pour plusieurs (Roy – Darisse, 2023).
Aussi, voici quelques bulles poétiques de land-art tournées dans son jardin :
Et enfin le mail contact pour celles et ceux qui voudraient rejoindre l’association : amisdelacollinedechaudanne@gmail.com .